29.07.2008
Négrologie
Et cela jusqu'à ce que, munis d'un mandat pour l'imposition de la paix, l'armée française et des soldats ouest-africains d'interposition interviennent pour "sécuriser" l'ouest. C'est là, enfin, que l'on croit comprendre le film, l'enchainement des événements. Lorsque, le 25 mai 2003, ces troupes étrangères, dites "forces impartiales", entrent dasn Goulaleu, l'un des villages martyrs qu'ils ont pour mission de secourir, une inscription badigeonnée sur un pan d'une maison calcinée les prévient: "Il n'y a plus personne à tuer ici!" C'est donc ça, tout simplement: avec dix ans de décalage, le carnaval sanglant du Libéria a gagné la Côte d'Ivoire, l'ancien havre de paix du "vieux" Félix Houphouët Boigny, l'ancienne "vitrine" de la France dans la région, que l'on croyait parvenue sur la rive sûre du développement. Adieu, l'Afrique de l'Ouest, saluons ceux qui mourront ... "Jamais cela ne se produira dans une ancienne colonie de la France!" avait-on dit et répété à Paris, quand le Libéria, la Sierra Léone, la Somalie et le Zaïre ont été emportés. Puis, l'été 1997, Brazzaville brûle. Sous les obus-tirés par des Congolais!-s'abattant sur la capitale de l'ancienne Afrique équatoriale française (AEF), l'armée française évacue ses ressortissants, et s'en va, le cœur lourd. A Paris, les politiques de tous bords, en phase avec l'opinion publique, se félicitent de la fin de "l'interventionnisme" et de cette "Françafrique", dont Brazzaville fut un haut lieu de commémoration. Alors, à quand le Sénégal? Il suffit de fermer les yeux pour voir des jeunes, drogués au désespoir, coutelas à la main et bandeau rouge au front, courir sur la plage des Almadies, prêts à verser le sang. Ou, plutôt, il suffira bientôt d'ouvrir les yeux...
Deuxième exemple: une bonne cause en Afrique. Le 2 juin 2003, alors que se tient un sommet des pays les plus industrialisés à Evian, Bob Geldof séjourne en Ethiopie. C'est la première fois depuis vingt ans que le chanteur irlandais des Boomtown Rats, célèbre pour avoir réuni autour de lui une pléiade de stars du rock sous la bannière Band Aid, retourne dans le pays qu'il voulait sauver de la famine, en décembre 1984. "Il faut un plan Marshall", déclare-t-il par téléphone à Libération. "Sur le flanc sud de l'Europe, juste de l'autre côté de la Méditerranée, c'est tout un continent qui vit un calvaire pire encore que celui des années quatre-vingt. Et l'Union européenne ne réagit pas, contrairement aux Etats-Unis. L'aide alimentaire promise par l'UE pour endiguer la famine qui s'annonce n'est pas arrivée. Cette semaine, j'ai vu trop de bébés en train de mourir, soit de malnutrition, soit du sida. Je ne veux plus voir cela." L'histoire bégaie. Vingt ans après s'être indigné du sort des enfants mourant de faim-sans avoir fait le rapprochement avec le déplacement forcé des populations que le pouvoir éthiopien d l'époque avait mis en œuvre, et qui fut à l'origine de l'expulsion de Médecins sans frontières (MSF), seuls à protester-, Sir Bob entre-temps anobli, lance de nouveau l'assaut médiatique contre une famine qu'il croit biblique. 'Il a trouvé des mots très forts pour parler de la souffrance qu'il a vue, mais des mots qui disaient finalement sa propre souffrance, décrivaient ses sentiments à lui, soulignant au passage sa grandeur d'âme et ne donnaient qu'un aperçu extraordinairement déformé de ce qui se passait réellement", se souvient Rony Brauman, l'ancien président de MSF. " Tandis que l'on célébrait cette émouvante success story de la charité internationale en mondiovision, devant deux milliards de téléspectateurs, les déportations battaient leur plein." Deux décennies plus tard, Bob Geldof, en tournée de promotion pour l'Unicef, le Fonds d'aide pour les enfants des Nations Unies, ne dit pas mot de la guerre, aussi meurtrière que dispendieuse, que l'Ethiopie et l'Erythrée se sont livrée, de 1998 à 2000, pour quelques arpents de caillasse sur leur frontière. Il ne dit rien non plus de la dictature à Addis-Abeba, de la "rente humanitaire" que le régime cherche à engranger d'année en année. Bien sûr, Bob Geldof ne vient pas souvent et, après tout, il est chanteur. Mais alors, pourquoi bat-il le tambour caritatif pour l'Unicef ou pour l'association DATA-Debt, Aids, Trade in Africa- qu'il a créée avec le chanteur de U2, Bono, qui veut "transformer en argent la passion pour l'Afrique de JacquesChirac"? En Erythrée, de l'autre côté de la frontière disputée par les deux Etats va-nu-pieds de la Corne de l'Afrique, un journaliste du New York Times se borne, lui, à faire son métier. A la veille du sommet du G8 à Evian, qui doit décider d'un "nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique", Nicholas D. Kristof publie, le 28 mai 2002, un article intitulé "Une fenêtre sur l'holocauste africain". Il y rappelle que, au milieu des années
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